Témoignage exceptionnel : Ugo Graziani, mineur centenaire a vécu l'entrée en vigueur du Statut du mineur

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Ugo Graziani accompagné de sa femme et de son fils

Ugo Graziani est âgé de 101 ans. Il avait à peine 20 ans quand il est arrivé en France pour travailler à la mine au moment même où le Statut du mineur venait d’être mis en place. Lors de l’interview, il était accompagné de son épouse Elda Graziani et de leur fils Daniel Graziani.

Quels souvenirs gardez-vous de votre premier jour en fond de mine ? 

Ugo Graziani : Ma première expérience de la mine était en Belgique. J’ai travaillé à Charleroi. Des recruteurs sont venus en Italie chercher des ouvriers. Je me souviens, c’était au début de l’année 1946. On était à peu près 1 000 hommes à partir pour la Belgique. Mon frère aussi était du voyage. Au bout de trois mois, je me suis aperçu que je ne gagnais pas grand-chose car l’employeur retirait de mon salaire les frais d’hébergement, les frais de restauration… Ce n’était pas moi qui allais chercher ma fiche de paie mais le chef de la cantine qui nous apportait notre salaire. 

Daniel Graziani : A cette époque, l’employeur profitait du déracinement des ouvriers, de la barrière de la langue pour déduire directement des salaires les frais liés à leur subsistance.

Ugo Graziani : Avec les autres ouvriers, on a décidé de se mettre en grève. Les grévistes ont été séparés et détenus dans des centres de rétention, moi, je suis resté à Charleroi, mon frère s’est retrouvé à Bruxelles, d’autres ailleurs… Puis la police italienne est intervenue, les ouvriers grévistes italiens se sont faits expulsés. L’année suivante, en 1947, une délégation française est arrivée dans le sud de l’Italie pour recruter des ouvriers pour les mines en France. Au début, je ne voulais plus entendre parler du travail à la mine au vu de mon expérience en Belgique. Le recruteur parlait italien et il m’a convaincu de venir travailler en France. Il disait : « Les conditions de travail sont différentes en France. Vous aurez ci, vous aurez ça.» Il disait qu’en Belgique, les mines sont privées et dirigées par des chefs d’entreprise. En France, la nationalisation des mines fait que c’est le gouvernement qui commande. Alors, je suis arrivé en Lorraine, à Boulay.

Pourquoi êtes-vous resté en France ?

Ugo Graziani : Dès le premier jour, j’avais les sous dans la main. Je bénéficiais d’un équipement : bottes, chemise… Finalement, je suis resté.

Comment décririez-vous les conditions de travail à l’époque où vous avez commencé ?

Ugo Graziani : J’étais très content de travailler en France même si toutes les conditions de sécurité n’étaient pas remplies. J’ai rencontré mon épouse et j’ai fondé une famille.

Daniel Graziani : Mon père est silicosé. Il y a eu une reconnaissance de faute inexcusable de l’employeur. D’ailleurs, mon père a été le seul centenaire en France à avoir obtenu gain de cause. Ça fait 6 mois que la décision a été rendue et pour l’instant, il n’a reçu aucune indemnité. C’est un peu dommage. Je ne sais pas s’il pourra vraiment utiliser cette compensation financière. (NDLR : Le dossier d’Ugo Graziani a été entièrement régularisé depuis.)

Ugo Graziani : Un des souvenirs que j’aimerais évoquer est l’explosion du 29 mai 1959 au puits Sainte-Fontaine. Les coups de grisou et de poussière ont tué 26 mineurs et en ont blessé 39 autres. Par chance, j’étais un des premiers à être sorti de la mine. J’ai été transporté à l’hôpital mais je ne voulais pas y rester. Je suis allé chercher mon frère qui travaillait avec moi et dont je n’avais plus eu de nouvelles. 

Comment qualifieriez-vous vos échanges avec votre employeur ? 

Ugo Graziani : Les relations avec les porions ou les chefs porions se passaient bien. On me disait quoi faire et je faisais. Mon rôle au fond, c’était d’enlever les pierres avant l’extraction de charbon. Avec l’expérience, j’ai encadré des équipes et j’ai formé la génération suivante. 

Daniel Graziani : Mon père était assez bien vu à la mine car il était sérieux et fiable. 

En 1947, une délégation française est arrivée dans le sud de l’Italie pour recruter des ouvriers pour les mines en France. Au début, je ne voulais plus entendre parler du travail à la mine au vu de mon expérience en Belgique.

Ugo Graziani

Le Statut du mineur a concerné votre famille. Parlez-nous des droits que le métier de mineur protégeait ? 

Ugo Graziani : J’étais content de travailler en France car j’avais des droits.

Elda Graziani : Le premier droit, c’était le logement dont le loyer était pris en charge par les houillères. 

Ugo Graziani : Nous avons vécu 10 ans dans des baraques en bois. Je me souviens que tous les matins, j’allais à la cave allumer la chaudière pour chauffer les tuyaux pour que l’eau remonte. 

Daniel Graziani : A cette époque, mes parents étaient heureux comme ça car ils commençaient à construire leur vie, à gagner leur vie, à meubler leur logement, à consommer. Psychologiquement, après la guerre où ils ont vécu la misère, ils avaient l’impression de vivre une évolution.

Elda Graziani : On était bien contents. Je suis arrivée avec mes parents d’Italie en France. Mon père a été mineur ici. Quand je suis arrivée en France avant de rencontrer Ugo, mon époux, je n’avais que 14 ans mais pourtant je ne pouvais plus aller à l’école publique. C’était dommage, surtout que je ne parlais pas bien le français. Je suis alors rentrée à l’école ménagère. On était déracinés, on a fait avec les difficultés mais on vivait quand même mieux qu’en Italie.

Daniel Graziani : Je me souviens qu’il y avait plein de nationalités ici : Italiens, Polonais. Parfois, il y avait des disputes mais globalement on s’entendait tous bien, il y avait de l’entraide. Mes parents ont gagné leur vie modestement et ils étaient heureux. Ils se sentaient protégés ici, en sécurité. Ils pouvaient gagner leur croûte ici. Je me souviens que j’allais à l’école avec des vêtements rapiécés. 

Elda Graziani : Les mamans venaient me voir pour des travaux de couture car j’étais plutôt douée. Il y avait les congés payés aussi. 

Daniel Graziani : Ah oui, je me souviens des retours au pays. La gare de Metz était bondée. Tout le monde partait avec les valises chargées !

Ugo Graziani : Après une carrière bien remplie, j’ai pu partir à la retraite à 55 ans avec 30 ans d’annuités. 

Daniel Graziani : Durant ses 30 ans de carrière, mon père a travaillé au fond, puis, après l’accident du puits Sainte-Fontaine, il a travaillé au jour, puis au parc à bois et enfin aux bains-douches. 

On était déracinés, on a fait avec les difficultés mais on vivait quand même mieux qu’en Italie.

Elda Graziani

Je me souviens des retours au pays. La gare de Metz était bondée. Tout le monde partait avec les valises chargées !

Daniel Graziani

Les syndicats ont joué un rôle clé dans l’obtention du statut. Comment perceviez-vous leur action à l’époque ? 

Ugo Graziani : Dans les années 1950, les syndicats avaient peu d’influence dans les mines. 

Daniel Graziani : Les syndicats au début n’avaient pas le pouvoir qu’on connaît aujourd’hui. Avec les mouvements sociaux et la fermeture de la mine, ils ont aidé les anciens mineurs à faire valoir leurs droits surtout ceux qui ont été malades. J’ai été marqué par le rôle joué par Robert Schmitz. Il a été délégué mineur pendant 18 ans, c’était un tribun. Il a participé à la défense des droits des mineurs. Il a aussi écrit des livres pour retracer son combat syndical et évoqué les étapes clés de l’exploitation minière en Lorraine. Dans l’un de ses ouvrages, il parle de mon père. Vous savez, à cette époque, la fin des trente glorieuses et l’arrivée de la crise économique ont fait qu’on voyait d’un mauvais œil les populations immigrées. Les syndicats ont surtout travaillé à l’égalité des droits entre tous les mineurs quelle que soit leur nationalité. Cette action syndicale a marqué l’histoire de mon père en tant qu’immigré italien. 

Comment avez-vous vécu la fermeture des mines en Lorraine ? 

Ugo Graziani : Quand les mines ont fermé, c’était un choc pour moi. La mine donnait à manger à tout le monde. Et puis les gens ont commencé à partir à droite, à gauche.

Daniel Graziani : Beaucoup sont partis travailler pour EDF.

Quel souvenir marquant pourriez-vous partager ?

Ugo Graziani : Je me souviens de l’utilisation des chevaux en fond de mine. Ils avançaient quand ils entendaient le signal. C’était un bruit de cliquetis. 

Daniel Graziani : Je me souviens des bruits de sirènes quand il y avait des accidents de mines. C’était terrifiant pour l’enfant que j’étais. Cette peur, les enfants, les mères la ressentaient.

À lire

- "De la terre au charbon: Hommes, femmes et enfants bâtisseurs du Siège de Merlebach" de Robert Schmitz, Editions Serpenoise, septembre 2003.

- "L'énigme d'un coup de grisou : L'enquête d'un rescapé de Sainte-Fontaine" de René Sachs, Les Editions Nord Avril, avril 2009.

Couverture du livre de René Sachs
Extrait du livre consacré à Ugo Graziani
Extrait du livre